La dette, une corde au cou de la Tunisie

samedi 29 mars 2014
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La « Révolution de jasmin » (terme impropre voir notre dossier spécialTunisie) [1] rêvait d’une Tunisie plus juste. Mais les gouvernements successifs n’ont fait qu’exploser la dette, se liant les mains vis-à-vis des créanciers.

Depuis la chute de Ben Ali en janvier 2011, la dette extérieure tunisienne n’a cessé d’augmenter. D’après Fathi Chamkhi, porte-parole de l’association altermondialiste RAID [2], en 2014 le solde est passé à 26 milliards de dinars (15 milliards de francs). « Cela représente une augmentation de 11 milliards de dinars sur quatre ans (2011-2014). Alors qu’en vingt-trois ans de régime Ben Ali, le solde ou l’encours de la dette était passé de 4 à 15 milliards. Cela prouve que la dette a joué un rôle fondamental en tant qu’outil contre-révolutionnaire. »

Comment expliquer cette évolution ? Pour M. Chamkhi, après la révolution, la dette a servi de mécanisme de compensation. « La Tunisie est une économie néocoloniale, qui a besoin de devises pour fonctionner. Cette réserve de devises était alimentée par différentes sources comme le tourisme, les exportations de phosphate, etc. Toutes ces sources ont été affectées par la révolution, elles se sont affaiblies. Et qu’est-ce qui a pris le relais, qu’est-ce qui a compensé le manque ? C’est la dette. Elle a joué un rôle stratégique. »

Levier de pouvoir colonial

Mais aussi un rôle politique : « La dette sert aussi à mettre en sursis, et au besoin à étrangler un pays qui pourrait avoir envie de remettre en cause le paiement de celle-ci », poursuit-il. En 2013, le gouvernement provisoire, contournant l’Assemblée nationale constituante, avait signé un accord de confirmation avec le Fonds monétaire international (FMI) pour un montant de 1,75 milliard de dollars (1,54 milliard de francs), conditionné par un programme d’ajustements ­structurels.

Le premier ministre Mehdi Jomaa n’a pas oublié de le rappeler au début du mois de mars, quand il a annoncé au pays qu’il se trouvait « dans une situation économique difficile » et a appelé la population à « faire des sacrifices ». « Les réformes structurelles sont indispensables, le dialogue économique et social les définira, mais il n’y aura pas de nouveaux recrutements dans la fonction publique à l’horizon 2014 », a-t-il précisé.

De son côté, l’Union européenne a décidé d’utiliser à la fois la carotte et le bâton. Elle propose d’accorder un nouveau prêt de 300 millions d’euros (365 millions de francs) à condition que la Tunisie applique à la lettre les mesures d’ajustement imposées par le FMI en 2013. L’assistance macro-financière sera notamment conditionnée par « un bilan satisfaisant continu en ce qui concerne la mise en œuvre d’un programme d’action comportant des mesures fortes d’ajustement et de réforme structurelle soutenues par un arrangement sur les crédits du FMI qui ne soit pas un arrangement de précaution », peut-on lire dans le rapport de la Commission de commerce international du parlement.

Sur le terrain social, et après le mouvement contestataire de janvier dernier qui a mené à l’instauration d’un gouvernement de « technocrates » (avec à sa tête Mehdi Jomaa, malgré tout ancien ministre de l’Industrie du gouvernement de l’islamiste Ali Larayedh), les luttes semblent bloquées. Alors que des élections doivent avoir lieu au cours du premier semestre 2014, les partis politiques de gauche paraissent paralysés face à Ennahda, la branche tunisienne des Frères musulmans, et empêtrés dans une alliance controversée – le Front de salut national – avec la droite libérale.

30% des jeunes diplômés au chômage

Le constat est semblable au niveau du syndicat UGTT (Union générale tunisienne du travail), mais la ligne de conciliation de la direction ne fait pas nécessairement l’unanimité à la base. « L’UGTT, avec ses militants syndicalistes révolutionnaires, pousse pour la continuation du processus au niveau social, mais le bureau exécutif national tend vers le calme et la paix sociale », explique Abdessalem Hidouri, professeur de philosophie et membre du bureau syndical de l’enseignement secondaire à Sidi Bouzid.

Alors qu’environ 15% de la population active reste sans emploi et que ce taux dépasse les 30% chez les jeunes diplômés, un jeune militant ironise : « Ici, en Tunisie, vous passez directement de membre de l’Union générale des étudiants de Tunisie (UGTT) à membre de l’Union des diplômés chômeurs (UDC). »

Militants et journalistes toujours sous pression

Si le principal acquis de la révolution est sans conteste la liberté d’expression, les avancées législatives dans le domaine tardent à se concrétiser au quotidien. Les associations de journalistes dénoncent des agressions récurrentes, pressions politiques et conflits d’intérêts. Les avocats parlent quant à eux de nombreux cas de torture de militants des droits de l’homme et de refus des institutions de prendre en charge les dénonciations.

« Nous constatons une forte augmentation des agressions contre les journalistes », explique Aymen Rezgui, secrétaire général adjoint (chargé des libertés) du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT). « Avant, il y avait une minorité de journalistes opposants qui osaient critiquer l’Etat policier de Ben Ali. Ces journalistes-là étaient suivis de près, agressés, emprisonnés, empêchés de travailler. Mais nous avions un seul ennemi, un seul prédateur, c’était la police politique de Ben Ali. Depuis le 14 janvier 2011, les ennemis se sont multipliés. Aujourd’hui, les journalistes ne savent pas ce qui peut leur arriver dans la rue. Ils ont subi plusieurs agressions par les milices et les sympathisants d’Ennahda et du Congrès pour la ­République (CPR). Les agressions contre les journalistes deviennent quelque chose de banal, ça devient un fait divers et c’est un grave ­problème . »

Au cours du mois de janvier 2014, une autre association, l’Observatoire de Tunis pour la liberté de la presse, a enregistré 22 agressions commises sur les employés du secteur de ­la presse « ayant porté atteinte à 92 ­personnes », peut-on lire dans un rapport de l’organisation.

La situation est semblable en ce qui concerne la torture et les traitements inhumains. La Tunisie a ratifié en juin 2011 le Protocole facultatif se rapportant à la Convention de l’ONU contre la torture, mais pour l’Association tunisienne des jeunes avocats, le chemin à parcourir est encore long. « Ce qui se passe au niveau législatif en Tunisie est très intéressant, mais le lien avec la réalité est encore très loin » explique Maître Imen Bejaoui, sa présidente. « Nous sommes toujours face à des cas de torture. Depuis la révolution, ce sont surtout des syndicalistes et des personnes qui défendent les droits et les libertés qui sont les plus vulnérables. » Mais les avocats ont également des difficultés à faire recevoir les plaintes auprès des tribunaux. « Il y a l’exemple concret du Tribunal de première instance de Tunis. Jusqu’à maintenant, nous avons un très grand problème avec le procureur général, qui ne reçoit pas les plaintes pour torture, mais toujours d’une manière indirecte (revenez plus tard Maître, j’allais sortir, etc.). » SBZ

Trois questions à
Wael Naouar, de l’Union générale des étudiants


L’UGET, qui a tenu son premier congrès en dix ans en mai 2013, représente quelque 20 000 étudiants tunisiens.

Quels sont les enjeux principaux pour le mouvement étudiant ?

Il y a les revendications syndicales, académiques, les conditions de vie des étudiants, etc. Mais nous nous engageons aussi sur les questions socio-économiques, délaissées par les partis de gauche, qui sont focalisés sur le débat politique, les libertés. En tant qu’organisation de jeunes, nous pensons prioritaire de lutter sur le front social, contre le chômage, la pauvreté, les déséquilibres entre les régions et entre les classes.

Et les droits politiques ?

C’est l’autre grand volet. Nous avons un plan avec la société civile pour défendre les droits et les libertés individuelles et politiques. Nous allons par exemple participer à la formation de 30 000 observateurs pour les prochaines élections, parce que nous pensons qu’Ennahda et les libéraux vont tendre à falsifier ce scrutin. Si les conditions sont favorables pour des élections, nous ferons peut-être campagne pour encourager les jeunes pour voter. Mais si les conditions ne sont pas réunies, nous mobiliserons pour le boycott.

Quel est le poids des mouvements islamistes radicaux, salafistes, dans la jeunesse ? Et celui de l’UGTE, l’association des étudiants islamistes ?

Le poids des salafistes dans la jeunesse est préoccupant, la plupart des salafistes sont des jeunes. Mais heureusement, ça n’est pas la jeunesse étudiante. Actuellement, le rapport de force dans les universités est totalement en faveur de l’UGET. L’UGTE, c’est autre chose : ils travaillent en collaboration avec le courant salafiste, mais ils sont les plus dangereux dans l’université parce qu’ils ont reçu des formations internationales et Ennahda a dépensé beaucoup d’argent pour eux. Leur rêve, depuis le début, c’est l’islamisation de l’université. Ils sont surtout présents dans les facultés de sciences, d’ingénierie et dans les classes préparatoires scientifiques. Parce que dans les études scientifiques, les étudiants ont très peu de temps disponible, vu la charge de travail, et l’UGTE trouve le temps de recruter ces étudiants dans les mosquées. Mais malgré cela, l’année dernière, nous avons gagné les élections universitaires (les conseils scientifiques) dans la plupart de ces facultés.

Propos recueillis par Sébastien Brulez le 25/03/214

Transmis par Linsay



[1terme impropre s’il en est repris par les médias français qui faisaient, à dessein ou non, une confusion. Le terme révolution de jasmin a été employé par Benali pour qualifier le coup d’état qui lui a permis, sans que le sang ne soit versé, de prendre le pouvoir à un Bourguiba vieillissant. Là, la révolution a fait, rien que jusqu’à janvier 2011, plus d’une centaine de morts.

[2Membre des réseaux du Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde (CADTM) et d’Attac.



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