Burkina Faso : les sentinelles du Faso

mercredi 19 novembre 2014
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Depuis le 17 novembre 2014, le Burkina Faso est présidé pour un an par un diplomate de carrière de 72 ans. Michel Kafando, a été choisi par la commission de transition qui comptait 23 membres dont une majorité de civils. Ce président transitoire et son gouvernement technique dirigé par un militaire (le lieutenant-colonel Zida) devront préparer les élections présidentielles et législatives sur la base de la « Charte de transition » adoptée conjointement, après l’insurrection qui a chassé Blaise Compaoré, par les partis de l’ancienne opposition, l’armée et les représentants de la société civile.

Le collège de désignation a préféré Michel Kafando aux deux autres candidats qui restaient en lice, à savoir l’ex-ministre de Thomas Sankara, Joséphine Ouédraogo et le journaliste Cherif Sy, directeur de publication de l’hebdomadaire indépendant Bendré, créé en 1990 et réputé très critique à l’égard du président déchu.

Bien qu’ancien ambassadeur de la Haute-Volta (nom donné au pays quand il était une colonie française) en 1981 et 1982 puis du Burkina Faso de 1998 à 2011 auprès des Nations unies, Michel Kafando ne s’est pas ouvertement affiché du côté de Blaise Compaoré. Ce n’est sans doute pas à lui qu’allaient prioritairement les sympathies de ceux qui sont descendus dans la rue à la fin octobre 2014 pour renverser le président burkinabè mais il a été choisi à l’unanimité et, comme le prévoit la Charte de Transition qu’ils ont approuvée.

Les manifestants du 30 octobre privilégient « le sens de la responsabilité, la tolérance et le dialogue, l’esprit de consensus et de discernement ».
L’un des acteurs déterminants de ce qu’ils appellent « leur révolution » a été un mouvement dénommé Le balai citoyen. Nous avons joint par téléphone le lendemain de l’adoption de la Charte de Transition, l’un de ses animateurs, le citoyen balayeur ou « cibal » Serge Martin Bambara, alias Smockey, qui a fêté ses 43 ans le 24 octobre 2014 sur les barricades, précise-t-il.

Smockey ici est musicien et poète, un slameur dont les textes ont largement contribué à la conscientisation de ses nombreux fans partout dans le pays, à l’instar de Sams’k Le Jah le rasta ici, autre animateur du Balai Citoyen. Artistes reconnus dans leur pays et au-delà, ces deux là, quand ils portent la casquette de « cibal », sont des militants, des hommes qui ont décidé de ne pas s’engager qu’en paroles.

Sams K Le Jah à gauche et Smockey à droite ; Les deux artistes sont à l’origine d’un nouveau mouvement de contestation, « Le Balai Citoyen ».

RM : Hier soir la Charte de transition a été définitivement adoptée, comment analysez vous la situation ?

S : C’est une situation heureuse que nous appelions de tous nos vœux pour qu’on puisse enfin entrer dans une forme de normalisation et que le pouvoir puisse être cédé aux civils. Si on se base sur les principes de la charte ici qui ont été adoptés, je crois que c’est fait, il ne reste plus qu’à les mettre en application.

RM : Avez-vous confiance dans cette mise en application ?

S  : Le processus arrive à son terme. Il me semble difficile aujourd’hui que le peuple puisse supporter une énième duperie, aujourd’hui le pouvoir est plutôt dans la rue et il y a intérêt à ce que les choses se fassent selon la volonté du peuple.

RM : Votre confiance va plus au peuple qu’au Lieutenant-colonel Zida…

S : Le Lieutenant-colonel Zida a été mandaté par l’armée du pays. Nous avons choisi de faire confiance à l’armée républicaine dont le devoir est de protéger l’intérêt des citoyens. Il n’y a pas de raison pour l’instant de douter de l’issue de la crise. En analysant avec recul et réalisme on comprend qu’au-delà de quelques politiques, personne n’a intérêt aujourd’hui à ce que la transition ne fasse pas consensus.

RM : Ne vous est-il jamais venu un doute à propose de l’armée ? Le lieutenant-colonel Zida était tout de même très proche de Blaise Compaoré…

S : Actuellement, il n’y a pas un militaire qui n’ait pas travaillé avec Blaise mais le pouvoir a changé, il y a un renversement de rôle : ce n’est plus l’État qui contrôle, c’est le peuple. Nous avons assez de moyens de pression et la situation est assez exceptionnelle pour que les amis d’hier soient obligés d’analyser la situation avec réalisme.
Les militaires nous ont donné des gages de bonne foi, notamment lors des manifestations, et nous n’avons donc pas de raisons fondamentales de douter mais nous restons dans notre rôle de veille-sentinelle. C’est la mission que nous nous sommes donnée puisque nous n’avons pas prétention de gérer le pouvoir d’État. Nous attendons la suite : si, effectivement, il y a des raisons réelles de s’inquiéter, nous prendrons nos responsabilités. Pour le moment, il n’y a pas de raison de paniquer, il vaut mieux observer, analyser cette transition et faire en sorte on qu’elle aboutisse réellement.

RM : Vous êtes vigilants mais quels sont vos moyens pour intervenir si la situation n’évoluait pas dans le sens que vous souhaitez ?

S : Notre moyen c’est de manifester. Manifester et faire ce que nous avons fait jusqu’ici c’est-à-dire d’utiliser la désobéissance civile pour faire comprendre à ceux qui sont en charge du pouvoir du mécontentement général.

RM : A combien estimez-vous votre influence dans les événements qui ont eu lieu ?

S  : C’est la victoire du peuple burkinabè, pas la victoire d’un mouvement. C’est vrai que nous y avons participé, c’est vrai aussi que nous y avons cru. La seule différence avec les autres mouvements c’est peut-être que nous n’avons aucun intérêt particulier dans l’affaire. Quand nous le disons, on nous fait remarquer que c’est un manque d’humilité, mais ce n’est pas vrai. Il faut bien réaffirmer ces positions, qu’elles soient très claires pour que les gens comprennent où nous allons : ce n’est pas la conquête du pouvoir qui nous intéresse, c’est le droit des citoyens de ce pays, qui ont subi pendant 27 ans une dictature qui avait pour nom Blaise Compaoré, de pouvoir enfin rêver d’une alternance et d’institutions qui fonctionnent normalement, dans un cadre démocratique normal. Voilà ce que nous voulons dire.

Bien sûr, nous étions sur le terrain. Il y a un bon moment que nous existons mais, officiellement, il n’y a qu’un an. En un an c’est difficile d’avoir des statistiques précises d’autant que nos militants ne sont pour l’instant pas enregistrés individuellement. Nous avons juste les contacts des responsables de nos « Clubs Cibal ». Les Clubs Cibal sont des structures d’au moins 15 personnes que nous avons mises en place dans les quartiers, avec à la tête un responsable. Plusieurs Clubs Cibal dans une région forme un « Focal ». Nous avons aussi une coordination régionale à Bobo-Dioulasso (2e ville du pays NDLR) et des « ambassades cibal » dans les pays étrangers.

RM : Le mouvement n’est donc pas informel, il est très structuré…

S : Il est très structuré mais il l’a été dans un cadre informel parce qu’il n’y a que quelques mois, par exemple, que nous avons obtenu un récépissé de déclaration du mouvement. Jusque là nous travaillions… dans l’ombre pour les rencontres, la stratégie et de la mise en place d’un plan d’action…

RM : Clandestinement ?

S  : On peut le dire d’une certaine façon. En fait certaines structures qui étaient membres du Balai Citoyen étaient déclarées officiellement et nous avons utilisé leur récépissé pour pouvoir organiser nos manifestations. C’était aussi une stratégie parce que quand nous déposions des demandes au nom du Balai Citoyen, nous avions très rarement gain de cause. On a utilisé cela pour pouvoir exister sur le terrain. Contrairement à ce que certains pourraient penser, le fait que nous soyons organisés ne signifie pas dans un cadre officiel.

RM : Vous étiez organisés dans les milieux populaires, dans les quartiers…

S : Oui, bien sûr, il ne se passait pas une semaine sans qu’on aille au contact, on avait au minimum une réunion par semaine et quand on avait des actions sur le terrain il pouvait arriver qu’on ait 4 à 5 réunions dans la même semaine en plus de nos actions donc, c’est vrai qu’on n’a pas dormi, quoi !

Aujourd’hui il y a beaucoup de félicitations mais il y a aussi des gens auxquels on commence à faire peur parce qu’ils ont l’impression qu’on veut les concurrencer sur le terrain c’est pourquoi je rappelle toujours dans les interviews que nous ne sommes pas à la conquête de ce pouvoir-là. Il faut bien situer les choses.

RM : Vous faites référence aux partis politiques ?

S : Pas seulement. Vous savez qu’il y a des OSC (organisations de la société civile) qui sont apparues ici comme par magie. Beaucoup sont financées par les partis politiques et beaucoup ont des calculs politiques. Certains voient dans cette transition une aubaine pour la redistribution des postes. Alors on nous voit arriver comme des empêcheurs de tourner en rond. Il faut toujours rappeler cela, quand on le rappelle, ça fait mal, ça énerve les autres mais c’est la vérité.

RM : Venons-en à un aspect plus personnel… Vous êtes un artiste, un artiste engagé. En vous écoutant j’ai pu remarquer que vous n’aimiez pas Sarkozy et qu’est-ce que vous pensez de Hollande ?

S  : Je pense qu’après avoir cristallisé quelques espoirs, Hollande a surtout gagné parce que les Français ne voulaient plus de Sarkozy… Le résultat est quand même assez catastrophique, même dans les sondages d’opinion qui ne veulent pas toujours dire grand-chose. Mais la tendance s’est confirmée au fur et à mesure de la mise en place de sa politique et aujourd’hui (rire) il fait presque regretter Sarkozy…

RM : Ma question portait moins sur la politique intérieure française que sur la relation France-Afrique : c’est tout de même la France de Hollande qui a exfiltré votre dictateur…

S : De ce point de vue, la France n’a jamais changé sa pratique. Quel que soit le président élu à sa tête, la France n’a toujours eu que des intérêts en Afrique et non des amis. Cette exfiltration de l’ancien président Blaise Compaoré n’a pas du tout été bien vue, d’autant que la France n’a jamais été ferme avec lui. On parle d’une lettre que Hollande lui aurait envoyé une ou deux semaines avant, lui faisant comprendre que son entêtement pouvait conduire à de grosses difficultés mais tout cela c’est du langage politique hypocrite parce qu’en réalité la France n’a jamais été ferme.

Nous avons demandé à rencontrer plusieurs institutions et ambassades. Nous avons fait des demandes et nous avons été reçus par l’ambassade du Canada, les États-Unis, l’Union Européenne, etc. Avec eux, il y avait toujours cette langue diplomatique qui mettait en avant le devoir de neutralité et de réserve mais avec l’ambassade de France nous n’avons même pas réussi à nous voir. L’ambassadeur de France m’a finalement appelé le 30 octobre, je crois pour me dire qu’il était d’accord pour une rencontre et qu’il n’avait pas pu se rendre disponible avant parce qu’il était en déplacement…
Les seuls qui ont été un peu fermes ce sont les Américains. L’ambassadeur américain a eu des mots assez durs à l’endroit de Blaise Compaoré mais à part cela, il n’y avait pas vraiment eu de réaction. C’est pourquoi nous sommes étonnés de voir qu’après cette révolution, les institutions internationales font à présent fi de leur neutralité et réserve.

L’implication de la France dans ce cadre me semble injuste parce que jusqu’ici elle n’a pas usé de son poids pour empêcher les malversations et maintenant elle use de son poids pour soustraire le dictateur à la justice burkinabè. Cela me semble déloyal. Maintenant, la politique française a toujours été impliquée de la même façon au niveau de l’Afrique, que ce soit Sarkozy ou Hollande, nous ne nous attendions pas à un changement radical.

RM : Vous êtes un artiste et vous êtes engagé dans l’action politique avec le Balai Citoyen, même si ce n’est pas pour faire une carrière politique. Comment arrivez-vous à concilier l’art, la création avec l’engagement politique, le militantisme ?

S : C’est difficile mais on se débrouille pour y arriver. Moi, par exemple j’ai un double album qui devait sortir l’année dernière et qui est terminé mais avec tous ces événements je n’ai pas pu m’en occuper. Effectivement, ce n’est pas évident mais je crois que ce qui est important pour nous artistes, musiciens, notamment dans le Hip Hop, qui est un mouvement sensé représenter les intérêts des masses populaires, c’est d’assumer ce qu’on dit. L’art lui-même est un début de révolte, à la base déjà un artiste est forcément un révolté mais nous on va plus loin puisqu’on le dit dans nos textes : on parle de révolte, on parle de pression on parle d’oppression…

Il est difficile pour un artiste qui s’exprime en ces termes de ne pas vivre ces réalités-là, d’être simplement un théoricien du langage... C’est trop facile de pouvoir dire les choses et de faire le contraire. Ce qu’on dit dans nos chansons nous oblige et nous engage, c’est comme une sorte de contrat moral avec nos fans, avec le public, avec le peuple, qui nous engage, sur le terrain, à pratiquer ce que l’on dit. On n’a pas à avoir un double langage. C’est ce qui nous a amenés à passer le cap et à devenir d’une certaine façon activiste parce qu’on est obligé de ressembler vraiment à ce qu’on décrit dans les chansons.

Smockey

RM : Vous aviez 16 ans quand le coup d’Etat contre Thomas Sankara a eu lieu et vous étiez à Ouaga. Qu’en avez-vous comme souvenir ?

S : J’étais à Ouaga, j’allais encore au lycée Philippe Zinda Kaboré. Nous avons eu un choc mais nous ne nous rendions pas vraiment compte de l’importance de l’événement. Il faut dire que toute la période a été très trouble, les informations arrivaient au compte goutte et pour cause. Il y avait un plan dont on n’a un peu connu le contenu que des années plus tard quand les gens on commencé à se lâcher.

Nous on était un peu abasourdi par cette nouvelle et il faut dire qu’il y a eu une grosse campagne de communication pour ternir l’image de Thomas Sankara qui a quand même fait mouche parce qu’ils utilisaient de gros moyens de communication. La télé nationale, la radio nationale ont passé le temps à parler du « traitre à la révolution d’août » etc. (Révolution du 4 août 1983 conduite par le Capitaine Thomas Sankara NDLR), de l’autocrate Thomas Sankara…

Finalement je pense que ça s’est insinué petit à petit dans la conscience des burkinabès, ce qui fait qu’autant que je me souvienne, il y a des gens qui ont fêté la mort de Sankara, beaucoup de gens ici ont applaudi la mort de Sankara alors que la majorité des peuples d’Afrique pleurait. C’est qu’ils n’avaient pas bien compris ce qu’il se passait réellement.

C’était un peu comme ça le 30 octobre dernier : pendant qu’il y en avait dans le monde entier qui saluaient cette révolution burkinabè, d’autres ici, chez nous, pleuraient parce qu’ils estimaient que la révolution avait été ratée. Une sorte de pessimisme, je ne sais pas si c’est lié au fait que nul n’est prophète en son pays mais en tous cas dans notre pays, il faut toujours du recul pour bien analyser les situations. C’est pourquoi je dis que le temps se chargera de remettre les choses à leur place.

RM : Comment expliquez-vous qu’il y ait aujourd’hui, notamment chez les jeunes, un tel enthousiasme populaire pour Thomas Sankara ?

S : La grosse majorité de jeunes qui s’est ralliée aujourd’hui à la cause de Thomas Sankara c’est une génération qui n’a pas été polluée par le marketing anti-sankariste de l’époque. C’est une génération qui est allée à la recherche de l’information : les faits sont les faits et dans les faits Blaise Compaoré ne pèse pas lourd face à l’immensité des discours et des actes de Thomas Sankara en 4 ans de révolution.

Du coup, la jeunesse a forcément ressenti l’assassinat de Thomas Sankara comme une grosse perte pour le pays et pour le monde et l’image de Sankara n’a fait que grandir et c’était prévisible parce que si l’information sur tout ce qu’avait fait Thomas Sankara pendant ces 4 années de révolution avait été tue c’était justement parce que ses bourreaux étaient encore au pouvoir.

On sentait bien que le régime était en train de faiblir et par opposition l’image de Sankara était en train de grandir. Et plus l’image de Sankara grandissait plus l’image de Blaise Compaoré faiblissait. Cela me semble évident parce que la jeunesse est allée à la recherche de la vérité. Il faut dire aussi qu’il y a eu beaucoup de conscientisation dans ce sens, l’appel à l’éveil des consciences, parce qu’un peuple qui n’est pas informé est un peuple qui va à la dérive.

Nous avons souvent demandé aux jeunes de se renseigner, d’aller à la source et puis il y a les nouveaux outils. Vous savez, l’internet, même si ce n’est pas très répandu, même si ça ne concerne que 2% ou 3% de la population, ce sont quand même des informations accessibles pour qui veut faire des recherches et là ça va très vite… On se rend compte de l’importance de Thomas Sankara et de son œuvre.

A l’image du mouvement « Y’en à marre » du Sénégal, le Balai Citoyen est une réaction citoyenne contre la mal gouvernance. Dans un appel récent du Balai citoyen on peut lire que le « Cibalisme » est une nouvelle manifestation de cette « faculté patriotique qu’a le vaillant peuple burkinabé, de se départir de ses intérêts partisans, partiCratiques et égoïstes, pour se mettre debout et se rassembler autour de la défense de l’intérêt supérieur de la Nation ». On y lit aussi que les Cibals seront là « aussi longtemps qu’il y aura des politiciens qui veulent nous rouler dans la gadoue… »

Smockey a choisi son nom d’artiste comme un clin d’œil : à l’origine, c’est la contraction de se moquer (s’moquer = Smockey) : « parce que j’avais l’habitude de mettre de l’ironie dans mes textes explique-t-il et la consonance anglo-saxonne a bien plu à la maison d’édition… ».

Smockey le rappeur ironise mais Smockey le cibal ne plaisante pas.

video de Smockey
video de Sams K Le Jah

Interwiev de Danièle Jeammet-Leblanc Pour Rouge-Midi



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