Philosophie : Marx et le XXIe siècle

dimanche 10 mars 2013
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A la suite de Serge Audier dont nous avions publié un article paru sur Le Monde des livres, Invasion marxienne, l’auteur observe le regain d’intérêt pour Marx qui se manifeste dans plusieurs ouvrages.

Peut-être à la faveur de la crise, la pensée de Karl Marx revient au présent, commentée, interrogée dans de nombreux ouvrages aux ambitions diverses, mais qui partagent certains traits.

Une tendance de fond : la volonté d’aider le lecteur à décrypter l’œuvre. C’est ce que réussit le géographe anglais David Harvey dans Pour lire « Le Capital », fruit d’années d’enseignement [1]. Parcourant le livre I, Harvey fournit un vrai modèle de lecture qui permet de comprendre comment Le Capital réinvente la méthode dialectique, de façon à saisir et à représenter des processus : « mouvements, changements, transformations. » Il élague certains passages, se concentre sur d’autres, et relie les thèses de Marx aux phénomènes économiques et sociaux contemporains avec clarté, car « l’antirévolution libérale, depuis une trentaine d’années, a beaucoup contribué à recréer les conditions que Marx avait, dans la Grande-Bretagne des années 1850-1860, su déconstruire avec brio ».

Bousculer les idées reçues qui s’interposent entre Marx et nous, implique d’affronter le discrédit qui le frappe depuis la fin du « bloc de l’Est », ce à quoi s’emploie efficacement Marx quand même, d’Henri Pena-Ruiz [2] ; mais cela exige également de se pencher sur certaines pensées antagonistes, censées le disqualifier sans appel.

L’une des plus souvent requises à cet effet est sans doute celle du « démocrate modéré » Alexis de Tocqueville, dont Raymond Aron et ses épigones ont fait un anti-Marx.

Or l’étude de Nestor Capdevilla, Tocqueville ou Marx, sans prétendre les réconcilier, met en lumière de surprenantes convergences [3]. Isabelle Garo, de son côté, étudie l’opposition existant selon Cornelius Castoriadis entre le « déterminisme marxiste » et la force créative de l’« imaginaire instituant » — créativité dont elle démontre que Marx, loin de la nier, l’a reconnue et célébrée [4].

C’est là un enjeu majeur, que signale d’ailleurs le retour dans le débat intellectuel d’auteurs qui, précisément, à rebours des courants objectivistes et scientistes, ont mis l’accent sur cet aspect de la réflexion marxiste : Karl Korsch, Antonio Gramsci, Rosa Luxemburg, Jean-Paul Sartre [5]. Pierre Dardot et Christian Laval, dans un ouvrage qui présuppose une certaine familiarité avec Marx et Hegel, reconnaissent eux aussi l’existence dans l’œuvre d’une ligne de pensée « stratégique » qui valorise la lutte politique comme élément dynamique [6]. Mais ils soulignent, au fil d’une analyse minutieuse, que celle-ci coexiste avec une conception « positiviste et naturaliste », qui envisage l’histoire comme un déploiement anonyme et inéluctable, où les sujets ont peu de part. Ils jugent la tension entre ces deux logiques « proprement irréductible » : les incertitudes et les ambiguïtés ne seront pas levées.

Mais il est un autre débat essentiel, qui porte sur le concept, longtemps critiqué, d’« aliénation », emprunté aux textes de jeunesse (notamment les Manuscrits de 1844). Lucien Sève, avec Aliénation et émancipation, choisit, contre les interprétations courantes, d’en souligner la présence dans Le Capital, où il est fermement articulé à la critique de l’économie politique, et donc d’une plus grande portée que dans l’œuvre de jeunesse, « pauvre en explications sur les déterminants économiques » de la dépossession [7]. Car, pour Sève, le programme marxiste doit être maintenu dans toute son ambition : non pas simple prise en compte critique des souffrances individuelles induites par le capitalisme avancé, mais refonte des rapports socio-économiques, permettant l’émergence d’individualités nouvelles (vers « l’homme intégral » de Marx).

Cette « visée communiste » que Sève défend avec une sobre rigueur, Isaac Johsua et Richard Sobel s’efforcent l’un et l’autre d’en dessiner les contours, tout en soulignant ce qui la distingue d’un programme « socialiste ». Le premier rappelle que le projet marxiste suppose non seulement une modification du régime de la propriété, mais aussi une profonde transformation des modes d’implication sociale et politique, une vraie « prise en charge des grands choix économiques et sociaux par l’ensemble des travailleurs », qui réduira la sphère du privé et étendra celle du commun [8].

Le second insiste sur la centralité du travail : loin de se limiter à la question du partage de la richesse entre capital et travail, l’idéal marxien vise à libérer les individus du travail aliéné pour leur rendre la pleine jouissance de leurs facultés transformatrices, dans un travail enfin autonome et créateur [9].

On peut sans doute regretter que trop de ces ouvrages s’en tiennent au commentaire de texte, et, négligeant quelque peu les apports des sciences sociales et l’épreuve du réel, se condamnent à emprunter des chemins déjà largement frayés. Il n’en reste pas moins que ces chemins méritent amplement d’être parcourus — à nouveau.

Anthony Burlaud février 2013

Transmis par Linsay



[1David Harvey, Pour lire « Le Capital », La ville brûle, Montreuil-sous-Bois, 2012, 368 pages, 25 euros.

[2Henri Pena-Ruiz, Marx quand même, Plon, Paris, 2012, 396 pages, 23 euros. Pena-Ruiz a également publié une anthologie sous forme de dialogues, Entretien avec Karl Marx, Plon, 2012, 182 pages, 13 euros.

[3Nestor Capdevilla, Tocqueville ou Marx. Démocratie, capitalisme, révolution, Presses universitaires de France, Paris, 2012, 296 pages, 29 euros.

[4Isabelle Garo, Marx et l’invention historique, Syllepse, Paris, 2012, 188 pages, 10 euros. Lire aussi la note de Michael Löwy sur cet ouvrage dans Le Monde diplomatique d’avril 2012.

[5Cf. Karl Korsch, Marxisme et philosophie, Allia, Paris, 2012 ; Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position, La Fabrique, Paris, 2011 ; Rosa Luxemburg, Œuvres complètes, en cours de publication aux éditions Agone, Marseille ; Emmanuel Barot (sous la dir. de), Sartre et le marxisme, La Dispute, Paris, 2011.

[6Pierre Dardot et Christian Laval, Marx, prénom : Karl, Gallimard, Paris, 2012, 832 pages, 34,90 euros.

[7Lucien Sève, Aliénation et émancipation, La Dispute, 2012, 228 pages, 22 euros.

[8Isaac Johsua, La Révolution selon Karl Marx, Page deux, Lausanne, 2012, 296 pages, 17 euros.

[9Richard Sobel, Capitalisme, travail et émancipation chez Marx, Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve-d’Ascq, 2012, 232 pages, 14 euros.



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